Lettre de rupture à une amie de longue date, la rancune

Rancune, ma très chère amie,

Ça fait bien longtemps que tu m’accompagnes dans cette traversée qu’est la recherche de vérité, la quête de justice. Sans toi, je n’aurais jamais cherché à comprendre, ni à réparer. J’ai grandi en me disant: “ils paieront” pour m’avoir enlevé ce que j’avais de plus précieux, ils paieront pour avoir changé le cours de mon destin.

Cette conviction est devenue ma raison de vivre, ma principale motivation.

Ah chère amie! comme j’ai cru que je me sentirais mieux le jour où mes vœux seront enfin exaucés. Je leur ai souhaité le pire, j’ai prié pour qu’ils souffrent, j’ai échafaudé mille et un plans de vengeance… pour le jour où je les aurais enfin en face de moi.

Le moment venu, j’ai posé des questions, beaucoup de questions, et j’ai exigé des réponses. J’étais sûre que la vérité me libérerait, j’étais certaine que j’arrêterais de souffrir quand je saurais enfin ce qui s’était vraiment passé. J’ai longtemps cru que la vie était juste et que les coupables seraient punis, un jour ou l’autre.

J’en ai voulu à la terre entière, et j’ai crié à l’injustice tellement fort que j’en ai perdu la voix. Il était hors de question qu’ils soient heureux alors que moi, je ne l’étais plus. Il fallait qu’ils paient.

Et c’est là que je t’ai rencontrée.

L’attente

Tu étais là chère amie, me proposant une aide que je ne pouvais refuser. Ta seule présence me réconfortait et je savais que je pouvais toujours compter sur toi. Tu ne me quittais pas d’une semelle et tu me donnais la force dont j’avais besoin. Tu me rappelais mon combat à chaque fois qu’on me demandait de renoncer. Tu me soufflais à l’oreille de ne pas écouter, et de me concentrer sur mon objectif principal: la vengeance.

Les coupables, je les ai observés pendant des années, totalement impuissante, mais gardant un espoir fou de les voir tomber un jour. Comme je serais heureuse! enfin!

J’ai attendu longtemps, puis un jour, mes vœux ont été exaucés. Ce matin là, j’ai appris la nouvelle, il leur était arrivé malheur, à eux aussi. Quelqu’un d’autre leur avait rendu la monnaie de leur pièce. Ils allaient enfin comprendre ce que ça fait. Je me souviens parfaitement de ce que j’ai ressenti à cet instant: un profond soulagement.

Même s’ils n’avaient pas payé pour le mal qu’ils m’avaient fait, ils souffraient aussi, et j’en étais ravie. Il était temps de savourer notre victoire et de fermer définitivement cette maudite page.

Il était temps de te dire au revoir, chère amie.

…Comme je me trompais alors.

La déception

Quelques temps après, j’ai réalisé que toi, tu étais toujours là, et que moi, je souffrais encore. Que ne fût pas mon étonnement! Ils avaient pourtant “payé”, alors pourquoi étais-je toujours aussi malheureuse? pourquoi refusais-tu de me quitter? que faisais-tu encore là?

Tu m’as répondu que tu n’étais pas entièrement satisfaite, qu’il fallait qu’ils souffrent encore plus. Qu’il fallait qu’ils avouent et que leur vie aussi, soit complètement détruite. Œil pour œil, dent pour dent. C’était ça le plan, obtenir réparation.

J’étais tout à fait d’accord avec toi jusqu’à ce que je réalise que l’intensité de ma souffrance n’avait pas bougé d’un poil. Comment pouvais-je donc être sûre que ma souffrance disparaîtra une fois ma vengeance assouvie? pourquoi leurs malheurs n’adoucissaient toujours pas ma peine?

Tu es restée silencieuse face à toutes mes questions. Et moi, j’étais désemparée.

La révélation

J’ai alors fouillé au plus profond de mon être pour trouver des réponses. Et ce que j’ai découvert, m’a rendu totalement stupéfaite. J’ai réalisé que je n’étais pas seulement en colère contre eux, mais que j’étais surtout en colère contre moi, contre lui. Je m’en voulais de ne pas avoir été là, je lui en voulais de ne s’être pas protégé, de leur avoir fait confiance et d’en avoir payé le prix fort.

J’ai compris ma chère amie, qu’à la base de ma quête de justice, il y’avait cette vérité qui m’avait échappée dès le départ. J’étais convaincue que j’aurais pu changer le cours des choses … si seulement…j’avais su ce qui se tramait, si seulement… j’avais eu quelques années de plus. C’était ça mon véritable problème. Et peu importe ce qui aurait donc pu arriver aux coupables, je ne me serais jamais sentie mieux pour autant.

Je n’ai pas combattu le bon combat.

J’ai réalisé chère amie, que c’est moi qui avait besoin d’être “réparée”. Non seulement je devais me pardonner de n’avoir pas pu le “sauver”, mais je devais également lui pardonner d’avoir fait confiance aux mauvaises personnes. Il n’était plus là, et quoi que je fasse, il ne reviendrait jamais.

Ma plus grosse colère était donc contre moi-même, car je me sentais coupable. A tort ou à raison. La seule voie d’apaisement que j’avais trouvée jusqu’alors avait été d’haïr ceux qui lui avaient fait du mal. C’était ma façon à moi de lui rester loyale, c’était ma façon à moi de me rattraper.

Ainsi donc est la vérité, ma douce amie, ma fidèle amie. Tu es venue à moi parce que je t’ai appelée. Et même si c’est grâce à toi que j’ai pu tenir pendant toutes ces années, c’est aussi à cause de toi que je n’ai jamais pu regarder dans d’autres directions.

Tu m’as aidée à chercher et à comprendre, et je t’en remercie. Je n’aurais jamais vécu certaines expériences sans toi. Et c’est justement grâce à ces dernières que j’ai fait une très belle rencontre. Oui ma chère rancune, j’ai un nouveau compagnon de route.

Mon nouvel ami

Autrefois, il a sollicité mon amitié, mais je l’ai fortement rejeté. Je t’avais déjà, toi, et tu me suffisais largement. Je n’avais pas besoin de lui. Il n’avait pas sa place dans ma quête. Il m’aurait demandé des choses que je n’étais pas prête à faire, je ne lui ai donc laissé aucune chance.

Récemment, nous avons eu une longue discussion et j’ai réalisé que je m’étais complètement trompée à son sujet. En fait, je ne le connaissais pas vraiment, je m’étais faite de fausses idées. J’avais refusé son amitié en pensant qu’il était un ennemi, j’ai cru qu’il me demanderait d’oublier, qu’il minimiserait ma souffrance.

Je me suis même trompée sur la signification de son nom. J’ai pensé qu’il voulait dire “laisser tomber, faire la paix avec les coupables, cautionner ce qu’ils ont fait”. Comme j’étais loin du compte.

Heureusement, qu’il m’a aidée à comprendre qui il était vraiment. Il m’a donné envie de mieux le connaître car depuis que je lui parle, j’apprivoise ma douleur, peu à peu. Je prends conscience de mon imperfection et de celle de tous les êtres humains.

Je comprends que chacun est sur terre pour vivre ses propres expériences et que je n’aurais rien pu faire pour changer le cours de l’histoire.

Je comprends que même si on aime quelqu’un très fort, on ne peut pas décider pour lui, on ne peut pas vivre à sa place.

Je comprends aussi qu’il y a un paradoxe subtil dans le désir de vengeance…on demande réparation, et pourtant, personne ne pourra jamais réparer ce qui a déjà été fait.

Ma décision

Tu comprendras donc ma chère amie, que j’ai besoin de changer de direction. Ce n’est pas facile pour moi de rompre, car je me suis habituée à ta présence, fidèle, loyale, inconditionnelle. J’ignore si j’arrêterais de souffrir un jour, mais ce que je sais, c’est que mon nouvel ami m’aidera du mieux qu’il pourra.

Les coupables me dis-tu? eh bien! j’ai décidé de laisser Dieu s’en charger. Crois-moi, ça n’a pas été une décision facile. Pourquoi j’ai fait ça? tout simplement parce que leurs malheurs ne m’ont pas rendu ce que j’avais perdu. Leurs souffrances ne m’ont servi à rien.

Ma paix ne viendra pas d’eux.

Je te dis donc Adieu ma chère rancune, car mon nouvel ami m’attend. Nous avons un long chemin à parcourir et un jour sûrement nous parviendrons à destination. J’ai tant à apprendre de lui.

Et si jamais tu souhaites me revoir un de ces quatres, il faudra d’abord que tu lui demandes son autorisation. Il est très strict, un vrai papa poule. Ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle LE PARDON.

Bl@ckPsy

Mere celibataire africaine

2 Commentaires

  • mischa Répondre

    Je me suis tellement retrouvée dans cette lettre. Ligne après ligne, je revoyais mon propre parcours.
    J’ai laissé la colère me détruire pendant des années, j’attendais des excuses qui ne venaient jamais. Et même quand elles venaient, ce n’était pas suffisant pour moi. Ma peine était toujours là alors cela voulait dire que les excuses n’étaient pas sincères. Je replongeais dans le schéma classique, collectionnant bien entendu les échecs.
    Aujourd’hui je ne veux plus vivre comme ça, je veux “rencontrer mon nouvel ami” et rompre avec la rancune.

    • blackpsy Répondre

      Bonjour Mischat,

      Je vous comprends parfaitement. Le pardon est un excellent outil de guérison. Même si c’est difficile au début, il faut persévérer.

      Courage.

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